Vodoun & Culture
Peut-on être chrétien, musulman et vodoun ? Ce que la pratique béninoise raconte vraiment
Da Hyppolite GLÉLÉ
Un homme est venu me consulter il y a quelques années. À la fin, il a hésité, puis il m’a dit : « Da, je suis catéchiste. Est-ce que j’ai le droit d’être ici ? »
Je lui ai répondu que la question ne se posait pas de mon côté. Elle se posait du sien.
C’est probablement la question la plus honnête qu’on m’ait posée sur ce sujet, et elle mérite mieux qu’une réponse diplomatique.
Les chiffres disent une chose, les rues en disent une autre
Le recensement de 2002 donnait 27 % de catholiques, 24 % de musulmans, 10 % de protestants et 17 % d’adeptes déclarés du vodoun, l’ensemble des religions traditionnelles approchant 29 %.
Ces pourcentages ne s’additionnent pas comme des parts de gâteau. Ils supposent que chacun appartient à une case et à une seule. Or, allez à Ouidah un 10 janvier, puis à la messe le dimanche suivant : vous croiserez les mêmes visages.
L’enquêteur pose la question « quelle est votre religion ? » et l’enquêté répond ce qui est présentable. Ce n’est pas du mensonge. C’est ce que la question produit quand elle est mal posée.
Le vodoun ne demande pas l’exclusivité
Voilà le point que la plupart des gens ne saisissent pas.
Le vodoun n’a pas de credo à réciter, pas de conversion à prononcer, pas de baptême qui vous ferait renoncer à autre chose. Il n’existe aucun texte, aucune règle de couvent, aucune parole de Fa qui dise : celui qui prie à l’église ne peut pas honorer ses ancêtres.
La tradition demande le respect des interdits, l’exactitude des gestes, la vérité de la parole donnée. Elle ne demande pas votre exclusivité religieuse.
C’est une architecture différente. Le christianisme et l’islam sont des religions de l’adhésion : on y entre en professant une foi, et professer l’inverse vous en fait sortir. Le vodoun est une religion de la relation : on y entre par la naissance, le lignage, la nécessité, et on y reste par la pratique.
Deux logiques qui ne se contredisent pas frontalement, mais qui ne se recouvrent pas non plus.
Ce que disent les Églises et les mosquées
Elles disent non, et il faut être honnête là-dessus.
L’Église catholique au Bénin a une position ancienne et travaillée. Elle a évolué : les funérailles, le respect des ancêtres, certains rythmes et instruments ont été intégrés à la liturgie locale. Mais la consultation divinatoire, l’offrande à un vodoun, l’initiation restent condamnées.
Les Églises évangéliques et pentecôtistes sont beaucoup plus dures. Une partie de leur croissance au Bénin s’est bâtie sur la dénonciation frontale du vodoun, présenté comme démoniaque. J’ai vu des familles se déchirer là-dessus, des autels détruits par des enfants convertis, des personnes âgées humiliées.
Du côté musulman, la position doctrinale interdit l’association d’autres puissances à Dieu. Dans les faits, au nord comme dans le sud yoruba, les accommodements sont nombreux et anciens.
Comment les gens font, concrètement
Ils compartimentent, et ça marche mieux qu’on ne le croit.
Il y a l’espace public, officiel, celui de l’église ou de la mosquée, du baptême, du mariage, de l’école. Et il y a l’espace de la maison, du lignage, de ce qui se règle en famille : la naissance difficile, le mort à accompagner, le champ qui ne rend rien, le procès qui s’éternise.
On ne va pas voir le curé pour savoir sous quel signe est né l’enfant. On ne va pas voir le bokonon pour un baptême.
Certains vivent cela dans la culpabilité. D’autres, plus nombreux, n’y voient aucun problème : ils ne pratiquent pas deux religions concurrentes, ils font ce qui doit être fait selon la nature du problème.
Cette manière de faire a un nom savant, le syncrétisme, mais le mot est trompeur. Il suggère un mélange, une fusion. Ce qui se passe au Bénin ressemble davantage à une répartition des tâches.
Le cas haïtien, pour comprendre par contraste
À Haïti, la fusion a bien eu lieu. Les lwa y ont pris les traits de saints catholiques : Damballa avec saint Patrick, Erzulie avec la Vierge. C’était une nécessité de survie sous l’esclavage, où toute pratique africaine était interdite.
Au Bénin, cette nécessité n’a jamais existé. La tradition n’a pas eu besoin de se déguiser en catholicisme pour continuer. C’est pourquoi nos vodoun n’ont pas de doubles chrétiens et gardent leurs noms, leurs couvents, leurs prêtres.
Encore une raison de ne pas confondre les deux traditions.
Ma position
On me demande parfois de trancher. Je ne le fais pas, et pas par prudence.
Quand quelqu’un me dit qu’il est croyant et qu’il craint de trahir sa foi, je lui réponds trois choses. Que je ne lui demanderai jamais de renoncer à quoi que ce soit. Que s’il vient chez moi la conscience lourde, le travail ne se fera pas bien, parce que la vérité intérieure fait partie des conditions. Et que s’il doit choisir, il vaut mieux qu’il choisisse avant de venir.
Il m’est arrivé de renvoyer quelqu’un vers son prêtre. Ça ne m’a jamais coûté.
Questions fréquentes
Le vodoun interdit-il d’aller à l’église ou à la mosquée ? Non. Aucune règle traditionnelle ne l’interdit.
Un baptisé peut-il consulter le Fa ? Rien dans le vodoun ne s’y oppose. Son Église, elle, s’y oppose. C’est un arbitrage personnel.
Peut-on être initié au couvent et rester chrétien ? Techniquement oui, mais l’initiation impose des interdits durables qui rendent la double appartenance difficile à tenir. Cela se réfléchit longtemps.
Pourquoi tant de Béninois se déclarent-ils chrétiens ou musulmans ? Parce que la question du recensement force une case unique, et parce que le vodoun a longtemps été présenté comme arriéré. La déclaration ne dit pas ce que les gens font.
Le vodoun cherche-t-il à convertir ? Non. Il n’y a pas de prosélytisme vodoun. On n’y entre pas par conviction mais par lignage, par nécessité ou par appel.