Vodoun & Culture
Le panthéon vodoun : qui sont Mawu-Lisa, Sakpata, Hêviosso, Dan, Legba et Gou
Da Hyppolite GLÉLÉ
On me demande souvent combien il y a de vodoun. Je réponds toujours la même chose : plus que je n’en connaîtrai jamais. Les anciens parlent de deux cent soixante familles, d’autres disent quatre cents, d’autres encore refusent de compter, parce que compter les vodoun revient à compter les forces qui traversent le monde. Reste que quelques grandes figures reviennent partout, du plateau d’Abomey à la côte d’Ouidah, et qu’on ne comprend rien à la tradition tant qu’on ne les a pas situées les unes par rapport aux autres.
Voici de quoi s’y retrouver.
Mawu-Lisa, l’origine qu’on ne prie pas directement
En fon, mawu veut dire l’inaccessible. C’est la première chose à retenir : le principe suprême du vodoun n’est pas une divinité qu’on sollicite pour un problème de loyer ou de santé.
Mawu-Lisa est double. Mawu est le versant féminin, la lune, la nuit, la fraîcheur, le savoir. Lisa est le versant masculin, le soleil, la chaleur, la force, le cours des jours. Les deux ne sont pas deux dieux mariés l’un à l’autre, comme on l’écrit parfois par facilité : ce sont deux faces d’une même réalité, et la tradition fon les présente aussi comme des jumeaux, enfants de Nana Buluku, la matrice antérieure à tout.
Mawu-Lisa a créé les autres vodoun pour qu’ils entrent en relation avec les hommes. On ne lui élève ni temple, ni couvent. On lui rend grâce. Le reste passe par ses enfants.
C’est une architecture qu’on retrouve dans beaucoup de traditions africaines, et elle explique un malentendu tenace : quand un visiteur demande « mais votre dieu, c’est lequel ? », il cherche un interlocuteur là où la tradition a placé une origine.
Legba, celui par qui tout commence
Si vous n’avez qu’un nom à retenir, retenez celui-là. Legba est le vodoun des passages, des carrefours, des seuils. Sa statue de terre se dresse à l’entrée des concessions, à l’orée des villages, devant les marchés. Rien ne circule sans lui.
Aucun rituel ne s’ouvre sans qu’on ait d’abord salué Legba. Il porte la parole des hommes vers les autres vodoun et rapporte leur réponse. Refuser cette étape, c’est parler dans une pièce vide.
Les Européens du XIXe siècle en ont fait un démon, à cause de sa dimension phallique et de son goût pour le désordre. Ils se sont trompés de catégorie. Legba est imprévisible parce que les passages le sont. Il ouvre, il ferme, il détourne. On ne le corrompt pas, on le salue.
Sakpata, la terre et ce qu’elle reprend
Sakpata gouverne la terre. Comme la terre nourrit et reprend, il est associé aux maladies éruptives, la variole en premier lieu, et à la guérison de ces mêmes maux. Son culte est ancien, structuré, avec des couvents exigeants et un vocabulaire propre que les initiés seuls manient.
Le rapport à Sakpata dit beaucoup de la logique vodoun : la puissance qui frappe est aussi celle qui soigne. On ne demande pas à un vodoun d’être gentil. On lui demande d’être en ordre avec nous.
Hêviosso, le tonnerre et la justice
Hêviosso, ou Xêvioso selon la graphie, est le vodoun de la foudre, de l’orage, de la pluie. Sa hache de pierre — les fameuses « pierres de tonnerre » qu’on ramasse après un orage — est son signe.
Il a une réputation de justicier. La foudre qui tombe sur une maison n’est pas lue comme un accident météorologique mais comme une sanction, et le corps du foudroyé fait l’objet d’un traitement particulier par les prêtres de Hêviosso. Là encore, la logique est celle de l’équilibre rompu et rétabli, pas de la punition arbitraire.
Dan, le serpent qui tient le monde
Dan, ou Dangbé sur la côte, est le serpent. À Ouidah, le python royal est son animal, protégé, honoré, jamais tué. Son temple, en face de la basilique, est devenu le lieu que tout le monde photographie, ce qui l’a rendu à la fois célèbre et mal compris.
Dan représente le mouvement, la continuité, la richesse qui circule. L’arc-en-ciel Ayidohwedo est sa figure la plus connue : le serpent qui relie la terre au ciel et qui, dans certains récits, entoure le monde pour l’empêcher de se disloquer.
Quand on dit qu’un lieu est « tenu par Dan », on parle de stabilité et d’abondance, pas de reptiles.
Gou, le fer, le travail, la route
Gou — Ogun chez les Yoruba — est le vodoun du fer et de tout ce que le fer permet : la forge, la chasse, la guerre, l’outil, et aujourd’hui le moteur, la moto, la route. Les chauffeurs le savent bien.
C’est une divinité de l’action et du tranchant. Elle ouvre les chemins, au sens propre : là où il n’y a pas de passage, Gou coupe. On le sollicite pour le travail, pour l’entreprise, pour tout ce qui demande d’avancer contre une résistance.
Mami Wata, l’eau et ce qu’elle exige
Mami Wata est plus récente dans sa forme actuelle, et c’est ce qui la rend intéressante. Divinité des eaux, séduisante, riche, exigeante, elle a absorbé au fil des siècles des images venues d’ailleurs, y compris des gravures européennes de sirènes.
Elle donne. Elle demande en retour. Les récits qui l’entourent parlent tous de contrats, de promesses tenues ou rompues. Ceux qui la réduisent à une figure de conte passent à côté d’un culte vivant, très présent sur toute la côte du golfe de Guinée.
Les Tohossou, les ancêtres et les autres
Le panthéon ne s’arrête pas aux grandes figures. Il y a les Tohossou, vodoun liés aux enfants nés hors norme et aux eaux royales, particulièrement importants dans l’histoire d’Abomey. Il y a les vodoun de lignage, propres à une famille, transmis avec elle. Il y a les ancêtres, qui ne sont pas des vodoun mais sans lesquels rien ne tient.
Et il y a le Fa, qui n’est pas exactement une divinité parmi d’autres mais le système par lequel on lit ce que les vodoun ont à dire. J’y consacre un article entier, parce que c’est là que la plupart des gens se perdent.
Ce que cette organisation raconte
Un panthéon n’est pas un catalogue. La façon dont les vodoun se répartissent le monde — la terre, le tonnerre, le fer, l’eau, les passages — dessine une carte des forces avec lesquelles une vie humaine doit composer. On n’en prie pas un plutôt qu’un autre par préférence. On sollicite celui dont relève la situation, après avoir vérifié par la consultation de quoi il retourne vraiment.
C’est pour cette raison qu’un praticien sérieux ne vous vendra jamais un rituel avant de vous avoir consulté. Il ne sait pas encore à qui il s’adresse.
Questions fréquentes
Combien y a-t-il de vodoun ? Les traditions donnent des chiffres qui vont de deux cent soixante à plusieurs centaines. Aucun compte n’est définitif, parce que de nouveaux vodoun peuvent être révélés et que chaque lignage a les siens.
Peut-on prier directement Mawu-Lisa ? On lui rend grâce, mais la tradition ne prévoit pas de culte direct avec temple et offrandes. Les demandes passent par les vodoun qui, eux, sont en relation avec les hommes.
Legba est-il le diable ? Non. L’assimilation vient des missionnaires du XIXe siècle. Legba est le gardien des seuils et le messager. Sa part d’imprévisibilité tient à sa fonction, pas à une méchanceté.
Faut-il être initié pour honorer un vodoun ? Pour les gestes domestiques et les offrandes simples, non. Pour officier, entrer dans un couvent, porter un culte, oui — et cela suppose un parcours long, encadré par une communauté.
Comment savoir de quel vodoun je relève ? C’est précisément ce que révèle une consultation du Fa. Personne ne peut vous l’annoncer d’avance sans avoir consulté, et méfiez-vous de celui qui le fait.