Vodoun & Culture
Le vodoun est-il dangereux ? Douze idées reçues examinées une par une
Da Hyppolite GLÉLÉ
C’est la question qu’on me pose en premier, souvent à voix basse. Je préfère qu’on me la pose franchement. Alors reprenons les affirmations qui circulent, une par une, y compris celles qui me dérangent.
« Le vodoun, c’est de la magie noire »
Il n’y a pas de « magie noire » dans notre vocabulaire. Il y a des forces, des règles, des officiants, et des gens qui respectent ou non ces règles.
Ce que les gens appellent magie noire correspond à l’usage nuisible qu’un individu peut faire de connaissances traditionnelles. Ça existe, je ne vais pas le nier pour faire joli. Mais c’est une déviation, sanctionnée comme telle par les communautés, exactement comme un médecin qui empoisonne ne transforme pas la médecine en poison.
« Les poupées avec des aiguilles »
Elles n’existent pas chez nous. Ni dans les couvents, ni dans les temples, ni dans les pratiques familiales.
L’objet vient de la sorcellerie populaire européenne, où l’on transperçait des figurines de cire depuis le Moyen Âge, et il a été collé au vodou haïtien par le cinéma américain des années 1930. De là il est revenu vers l’Afrique par ricochet. En trente ans de pratique, je n’en ai jamais vu une.
Ce qui existe, ce sont les bocio : statuettes de bois liées, cloutées, chargées. Leur fonction est protectrice ou régulatrice, pas de faire souffrir quelqu’un à distance en piquant une épingle.
« Les zombies »
Le mot vient d’Haïti, pas du Bénin. Il y a eu des travaux d’anthropologues sur des cas de mort sociale et d’empoisonnement, notamment ceux de Wade Davis dans les années 1980, très discutés depuis.
Chez nous, la question ne se pose pas dans ces termes. Nous avons un rapport dense aux morts, aux ancêtres, aux revenants rituels comme les Egungun ou les Zangbeto, qui sont des sociétés masquées, pas des cadavres animés.
« Il y a des sacrifices humains »
Non. C’est interdit, et c’est puni par la loi béninoise comme partout.
L’accusation a une histoire : elle a servi à justifier la colonisation. On a beaucoup écrit sur les « coutumes sanglantes » d’Abomey au XIXe siècle, en mélangeant des exécutions politiques du royaume avec la pratique religieuse. Les deux ne se confondent pas, et de toute façon le royaume du Danxomè n’existe plus depuis 1894.
« Mais il y a bien des sacrifices d’animaux »
Oui. Poulets, cabris, pigeons, selon ce que la consultation prescrit.
Ce n’est ni caché ni particulier au vodoun : le judaïsme, l’islam, l’hindouisme et le christianisme ancien connaissent ou ont connu le sacrifice animal. L’animal est abattu, cuisiné et partagé. Il n’est pas gaspillé.
Je comprends que cela heurte quelqu’un qui vit dans un pays où la viande arrive sous cellophane. Mais on ne peut pas exiger d’une tradition qu’elle disparaisse pour convenir à une sensibilité.
« Un prêtre vodoun peut m’envoûter »
Un praticien digne de ce nom ne travaille pas contre la volonté de quelqu’un. Ce n’est pas seulement une position morale : le Fa lui-même bloque certaines demandes, et un rituel mené contre une consultation défavorable ne produit rien de bon pour celui qui l’a commandé.
Le vrai danger n’est pas le vodoun. Ce sont les intermédiaires qui exploitent la peur, promettent des résultats impossibles et facturent une somme après l’autre.
« Il faut payer très cher »
Une consultation a un coût, comme tout travail. Un rituel a un coût de matériel réel : animaux, tissus, boissons, plantes, déplacements.
Le signal d’alerte n’est pas le montant de départ, c’est la spirale. Si le prix augmente à chaque étape parce qu’« un blocage supplémentaire est apparu », vous n’êtes plus chez un praticien, vous êtes chez un commerçant qui a compris que vous aviez peur.
« Une fois qu’on entre, on ne peut plus sortir »
L’initiation au couvent engage, c’est vrai, et elle comporte des interdits qu’on garde à vie. Personne ne devrait y entrer sur un coup de tête.
Mais consulter n’est pas s’initier. On peut consulter un bokonon toute sa vie sans jamais entrer dans un couvent, comme on voit un médecin sans devenir médecin.
« Le vodoun est incompatible avec le christianisme ou l’islam »
Les Églises et les mosquées le disent. La pratique béninoise raconte autre chose : beaucoup de gens vont à la messe le dimanche et honorent leurs ancêtres le reste de la semaine, sans y voir de contradiction.
Le vodoun n’exige pas l’exclusivité. Il n’a pas de dogme qui interdise l’appartenance à une autre religion. La tension vient de l’autre côté.
« C’est une religion du passé, ça disparaît »
Le recensement de 2002 donnait 17 % de Béninois se déclarant adeptes du vodoun, et près de 29 % pour l’ensemble des religions traditionnelles. Chiffre à prendre avec prudence, d’ailleurs, et plutôt par le bas : beaucoup se déclarent chrétiens ou musulmans à l’enquêteur et vont voir le bokonon quand l’enfant tombe malade.
Depuis 1996, le 10 janvier est férié. Depuis 2024, l’État organise les Vodun Days à Ouidah, avec des dizaines de milliers de visiteurs. On peut discuter de cette mise en tourisme. On ne peut pas parler de disparition.
« Les femmes n’ont aucune place »
Faux. Il y a des prêtresses, des grandes initiées, des reines de couvent. Certains cultes sont majoritairement féminins. Le culte de Mami Wata, celui de Nana Buluku, les traditions liées à la maternité et à la naissance sont portés par des femmes.
La hiérarchie du Fa reste largement masculine, c’est exact, et cela se discute à l’intérieur même de la tradition.
« Tout ça, c’est du placebo »
Peut-être qu’une part de ce qui se joue relève de ce qu’un chercheur appellerait effet contextuel. Je ne vais pas prétendre le contraire, et cela ne me gêne pas.
Ce qui me gêne, c’est le raisonnement inverse : décider d’avance qu’une tradition vieille de plusieurs siècles, avec un corpus divinatoire de quatre mille récits, une pharmacopée, une théorie de la personne et une organisation sociale, se réduit à une illusion. Ça, ce n’est pas de la science, c’est du mépris avec un vocabulaire savant.
Alors, dangereux ?
Le vodoun est exigeant. Il demande de la rigueur, du respect des interdits, de la patience. Il ne promet pas ce qu’il ne peut pas tenir.
Ce qui est dangereux, c’est d’y entrer sans être accompagné, de confier son argent au premier annonceur venu, ou de chercher à forcer la volonté d’autrui. Sur ces trois points, la tradition elle-même met en garde depuis longtemps.
Questions fréquentes
Le vodoun peut-il nuire à quelqu’un ? Des individus peuvent détourner des connaissances à des fins nuisibles. La tradition l’interdit et les communautés le sanctionnent.
Est-ce reconnu par l’État béninois ? Oui. La liberté de culte est constitutionnelle et le 10 janvier est un jour férié consacré aux religions traditionnelles.
Faut-il se rendre au Bénin pour consulter ? Non. La consultation à distance existe, à condition qu’un tirage réel soit effectué par un bokonon.
Comment reconnaître un charlatan ? Il promet un résultat garanti, annonce des dates précises, augmente ses tarifs en cours de route et refuse de dire non.
Peut-on rester chrétien et consulter ? Rien dans le vodoun ne l’interdit. Votre Église peut avoir un autre avis, et c’est à vous de trancher.