Vodoun & Culture
Legba, gardien des carrefours : pourquoi il se tient devant les maisons au Bénin
Da Hyppolite GLÉLÉ
Devant beaucoup de concessions au sud du Bénin, il y a un monticule de terre à côté de la porte, parfois une figure modelée, souvent des traces d’huile de palme rouge. C’est Legba. Les visiteurs le photographient sans savoir ce qu’ils regardent, et sur internet il est devenu « Papa Legba », personnage de série télévisée. Voici ce qu’il est réellement.
Je commence par ce qui compte : Legba n’est pas un démon, et ce n’est pas non plus un porte-bonheur qu’on installe parce que le voisin en a un.
Qui est Legba dans la tradition fon
Il est, dans les récits que l’on transmet ici, le dernier-né de Mawu-Lisa, et c’est à lui que la parole a été confiée. Là où chaque vodun a son domaine et sa langue, Legba les comprend toutes. Il est l’interprète : entre les humains et les vodun, et entre les vodun eux-mêmes.
Cela a une conséquence pratique qui explique presque tout le reste. Rien ne monte vers les autres puissances sans passer par lui. C’est pourquoi, dans une cérémonie, on le salue en premier. Avant Sakpata, avant Hêviosso, avant Dan. Leur place respective est décrite dans l’article sur le panthéon vodoun.
Il forme aussi un couple de travail avec le Fa. Le Fa dit ce qui est écrit, Legba ouvre ou ferme le passage. L’un lit, l’autre laisse passer.
Pourquoi il se tient au seuil et au carrefour
Regardez où on le place : à l’entrée d’une concession, à l’entrée d’un village, à un croisement de pistes. Jamais au fond d’une chambre.
Un seuil est l’endroit par lequel les choses entrent. Ce qui vient vous voir, bon ou mauvais, franchit une limite avant de vous atteindre. Legba se tient sur cette limite. Ce n’est pas décoratif, c’est une fonction.
Le carrefour, lui, est l’endroit où les chemins se séparent. C’est le lieu des choix, et donc le lieu où l’on peut être détourné de sa route. Un Legba au carrefour, c’est quelqu’un posté là où les directions se décident.
Trois Legba, trois portées
Il y a le Legba du village, entretenu par la collectivité, qui regarde ce qui entre dans la communauté.
Il y a le Legba de la maison, celui que l’on voit à la porte, qui veille sur la concession et ceux qui y vivent.
Et il y a le Legba personnel, attaché à une personne, installé pour elle après une lecture. Celui-là ne s’improvise pas et ne se copie pas sur celui du voisin.
Confondre les trois est l’erreur la plus courante chez ceux qui découvrent la tradition.
Ce qu’on lui donne
De l’huile de palme rouge, de l’eau, parfois du sodabi ou du gin, de la noix de cola. Dans certaines circonstances et selon ce que la lecture indique, davantage.
Ce qui compte n’est pas le volume, c’est la régularité et la parole qui accompagne le geste. On parle à Legba. On lui dit ce qu’on lui demande, simplement, dans sa propre langue s’il le faut.
Et il faut être clair sur un point : ce n’est pas un commerce. On ne paie pas un résultat. On entretient une relation, et une relation entretenue seulement les jours de difficulté ne vaut pas grand-chose.
Le phallus sculpté, et ce qu’il veut dire
Beaucoup de Legba sont représentés avec un sexe masculin apparent, ce qui met les visiteurs mal à l’aise et alimente les articles à sensation.
Il n’y a là rien d’obscène. Ce qui est figuré, c’est la force qui ouvre et qui engendre : la vie qui pousse, la barrière qu’on lève, la fécondité au sens large. Dans une culture où la puissance vitale se dit sans détour, c’est un signe, pas une provocation.
Le malaise est du côté du regard qui arrive, pas du côté de l’objet.
Legba n’est pas Papa Legba
Au Bénin, Legba est un vodun de seuil, présent physiquement à la porte, entretenu par une famille.
Dans le vodou haïtien, Papa Legba est devenu un lwa très différent : un vieil homme à la canne, gardien des barrières, syncrétisé avec saint Pierre, sollicité à l’ouverture des cérémonies. La parenté est réelle, la figure a changé.
Et dans la culture populaire américaine, il est devenu un personnage effrayant qui n’a plus grand-chose à voir avec l’un ni avec l’autre. J’ai expliqué ailleurs pourquoi ces traditions ne doivent pas être confondues.
Ce qu’il ne faut pas faire
N’installez pas un Legba de votre propre initiative. Ce n’est pas un objet qu’on achète et qu’on pose : il est installé par un initié, après une lecture, et il crée des obligations.
Ne déplacez pas et ne détruisez pas celui d’une maison où vous entrez, même s’il vous gêne. Si vous héritez d’une maison qui en a un, demandez conseil avant de toucher quoi que ce soit.
Ne l’enjambez pas, ne posez rien dessus, ne laissez pas les enfants jouer autour.
Demandez avant de photographier, et acceptez un refus.
Les questions qu’on me pose
Quel est le jour de Legba ? Il n’y a pas de réponse universelle. Le calendrier rituel d’ici repose sur une semaine de quatre jours, et le jour retenu dépend du lignage, du couvent et du Legba concerné. Qui vous donne un jour fixe valable pour tout le monde répète ce qu’il a lu sur internet.
Quelle est la couleur de Legba ? La question vient surtout de la diaspora, où chaque lwa a ses couleurs. Au Bénin, ce n’est pas ainsi qu’on l’aborde : ce qui le caractérise, c’est l’huile de palme rouge et la terre, pas un code de couleurs.
Quels sont les pouvoirs de Legba ? Ouvrir et fermer. Il transmet ou il retient. Ce n’est pas une puissance qui exauce : c’est une puissance qui laisse passer, ou non.
Peut-on avoir un Legba chez soi quand on vit à l’étranger ? Cela existe, mais cela ne s’improvise pas et cela ne se commande pas en ligne. Il faut d’abord savoir si votre situation le demande, et ensuite quelqu’un doit l’installer et vous apprendre à l’entretenir.
Legba est-il dangereux ? Non. Ce qui est risqué, c’est de l’installer sans savoir, puis de l’abandonner. On ne fait pas venir quelqu’un chez soi pour l’ignorer ensuite. Le sujet est traité plus largement dans l’article sur les idées reçues à propos du vodoun.
Faut-il un Legba pour être protégé ? Non. Beaucoup de familles n’en ont pas. La protection ne se résume pas à un objet posé à la porte, et les principes qui la fondent valent plus que n’importe quel dispositif.
Si la question se pose pour vous
Certaines personnes m’écrivent parce qu’elles ont un Legba dans une maison de famille et ne savent plus quoi en faire. D’autres parce qu’on leur a conseillé d’en installer un. Dans les deux cas, la réponse ne se donne pas à l’aveugle : elle dépend de ce que la lecture désigne.
Écrivez-moi par la page de contact en expliquant votre situation, et nous verrons ce qu’elle demande réellement.
Aucun commentaire pour le moment
Soyez le premier à réagir !