Harmonie & Rituels
Abiku, l'enfant qui repart : ce que dit la tradition, et ce qu'il faut faire dépister d'abord
Da Hyppolite GLÉLÉ
Une famille perd un enfant en bas âge, puis un deuxième, parfois un troisième. Autour d’elle, un mot circule : abiku. L’enfant né pour mourir, celui qui revient chez la même mère et repart. C’est une croyance ancienne, profondément installée dans toute la région, et elle mérite d’être expliquée. Mais je vais commencer par ce que personne ne dit assez fort.
Dans le sud du Bénin, quand plusieurs enfants d’un même couple tombent gravement malades ou meurent en bas âge, la première chose à faire est un dépistage de la drépanocytose.
Pourquoi je commence par là
La drépanocytose est une maladie du sang, héréditaire. Elle se transmet quand les deux parents portent le trait — ce qui est fréquent dans cette région, sans qu’ils le sachent, parce que le porteur ne présente aucun symptôme.
Ce qu’elle donne chez l’enfant : des crises de douleur violentes, une anémie, des infections à répétition, des mains et des pieds qui gonflent, une croissance ralentie, et autrefois des décès en bas âge.
Et surtout : elle frappe plusieurs enfants du même couple, au hasard des naissances, en épargnant parfois les uns et pas les autres.
Reprenez le tableau que la tradition décrit sous le nom d’abiku : des enfants qui naissent, souffrent et repartent, dans la même famille, sans que rien ne s’explique. C’est très exactement ce que produit cette maladie.
Elle se dépiste par une prise de sang. Elle se suit. Un enfant dépisté tôt, suivi, vacciné, protégé contre le paludisme, peut aujourd’hui grandir et vivre. Sans dépistage, il meurt de ce qu’on ne savait pas.
Il y a aussi le paludisme, qui tue encore des enfants en bas âge, la malnutrition, et les infections néonatales. Toutes ces causes sont réelles, connues, et traitables.
Ce dépistage ne coûte pas grand-chose. Il n’annule aucune croyance. Il sauve des enfants.
Ce que le mot désigne
Abiku est un mot yoruba, que l’on traduit par « né pour mourir ». Les Igbo du Nigeria disent ogbanje. Dans le sud du Bénin, où la présence yoruba est ancienne, le mot est employé et le culte existe.
L’idée est celle-ci : certains enfants appartiennent à un groupe d’esprits qui s’est engagé à ne pas rester. Ils naissent, ils restent le temps qu’ils ont décidé, puis ils repartent — et ils reviennent chez la même mère, encore et encore.
Ce n’est pas une punition. C’est présenté comme un pacte pris ailleurs, avant la naissance, et le travail rituel consiste à convaincre l’enfant de rompre ce pacte et de rester.
Ce que la tradition fait
Les noms. On donne à l’enfant des noms particuliers, parfois durs, parfois désobligeants, qui disent qu’il n’est pas désiré, qu’il n’est qu’un passant, qu’on ne le retiendra pas. La logique est de le décourager de repartir en lui retirant l’attachement qu’il croyait provoquer. C’est un usage répandu, et il explique certains prénoms que les étrangers trouvent étranges.
Les marques. Dans certaines régions, on marquait le corps de l’enfant mort afin de le reconnaître s’il revenait. Cet usage recule, et c’est une bonne chose.
Les rites de rétention. Des cérémonies destinées à ancrer l’enfant, avec des objets, des interdits, un accompagnement dans la durée.
Le travail sur la famille. C’est la partie qui m’intéresse le plus, parce que c’est celle qui trouve souvent quelque chose : ce qui est resté ouvert du côté des morts et des engagements. Un deuil non fait, une promesse ancienne, une réparation jamais faite. Le mécanisme est celui décrit dans funérailles au Bénin et dans malédiction familiale.
Ce que cette croyance fait aux mères
Il faut le dire, parce que je le vois en consultation.
Une femme qui perd deux enfants et qu’on désigne comme celle « qui porte des abiku » subit une double peine : le deuil, et l’accusation. On la regarde autrement, on lui reproche à demi-mot, parfois on lui suggère que c’est de sa faute, ou de celle de sa famille.
C’est faux, et c’est cruel. Aucune femme ne choisit ce qui lui arrive dans ces situations, et une maladie génétique se transmet par les deux parents, jamais par un seul.
Quand on m’amène une histoire d’abiku, la première chose que j’établis, c’est qui parle, depuis quand, et ce que cette accusation sert dans la famille.
Ce que je demande, dans l’ordre
Le dépistage. Pour les enfants vivants, et pour les deux parents. C’est non négociable, et je ne travaille pas avec quelqu’un qui refuse.
Le suivi médical de l’enfant malade. Vaccinations, protection contre le paludisme, consultations régulières.
Les faits. Combien d’enfants, à quel âge, de quoi, à quelles dates, et ce qui s’est passé dans la famille autour de ces dates.
L’histoire des morts de la famille. Qui n’a pas été accompagné correctement, quand, et pourquoi.
Ce n’est qu’ensuite qu’une lecture a quelque chose à dire, et elle porte le plus souvent sur ce dernier point.
Ce qu’il ne faut jamais accepter
Qu’on vous dissuade de voir un médecin ou de faire dépister l’enfant.
Qu’on vous propose de « renvoyer » un enfant, ou quoi que ce soit qui porte atteinte à son intégrité. Cela existe dans les faits divers, ce n’est pas la tradition, et cela relève de la police.
Qu’on désigne la mère comme responsable.
Qu’on vous fasse payer un rituel présenté comme la seule chose qui empêchera l’enfant de mourir. C’est le chantage le plus abject de ce domaine, et il s’exerce sur des parents terrifiés. Les repères sont dans reconnaître un vrai prêtre vodoun.
Les questions qu’on me pose
Mon enfant est souvent malade, est-il abiku ? Un enfant souvent malade est d’abord un enfant à faire examiner. Les causes fréquentes sont médicales et se traitent.
Pourquoi donne-t-on des noms désagréables à certains enfants ? C’est un usage de protection, destiné à décourager l’esprit de repartir. Il n’exprime aucun rejet de l’enfant, au contraire.
Peut-on retenir un enfant abiku ? C’est ce que les rites visent. Je ne promets rien là-dessus, et personne ne le devrait.
Est-ce la même chose que les jumeaux ? Non, ce sont deux réalités distinctes. Le culte des jumeaux est décrit dans Hoho, le culte des jumeaux au Bénin.
J’ai perdu un enfant, dois-je faire quelque chose ? Oui, mais pas contre l’abiku : pour l’enfant. Un enfant mort doit être accompagné comme les autres, et c’est souvent ce qui n’a pas été fait.
Ma famille m’accuse, que faire ? Refusez l’accusation, faites le dépistage, et venez avec les résultats. Les faits sont ce qui fait taire les rumeurs.
Si vous traversez cela
Faites d’abord le dépistage, pour vous deux et pour vos enfants. Puis écrivez-moi ce qui s’est passé : combien d’enfants, à quel âge, de quoi, et ce que la famille dit.
Je regarderai du côté de ce qui est resté ouvert chez vos morts, parce que c’est là que je trouve le plus souvent quelque chose. Écrivez-moi par la page de contact.
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